“Le monde assez vaste pour permettre de chercher en vain,

 assez restreint pour que toute fuite soit vaine”

 Samuel Beckett

 

 

 

 

 

Appréhender le corps, la figure comme présence fugitive, comme transition permanente, comme lieu d’effacement, d’absorption - saisir dans l’apparence des êtres et des choses, la fragilité, l’éphémère, l’évanouissement progressif du réel. Souvent un élément vient s’intercaler entre le sujet et le spectateur, venant perturber sa lecture et son identification.

 

J’entretiens la plupart du temps avec le sujet photographié une relation d’incertitude ; je préfère provoquer une hésitation dans sa reconnaissance immédiate, dans sa désignation. Il s’agit pour moi non pas d’être au plus proche d’une réalité mais d’en être, au contraire, au plus loin. Il me semble que c’est en s’éloignant et en introduisant de la distance et de la déformation qu’on peut prétendre saisir quelque chose de l’existence.

 

Dans l’ensemble «portraits», j’ai inscrit des figures et des corps blancs sur un fond également blanc et j’ai placé un élément extérieur  - éclats de verre -  devant  ces figures.

L’effacement, l’éclatement, la fragilité, la fluidité ont été présents à mon esprit tout au long de ce travail. Bien que différents, les autoportraits sont envisagés de la même façon, un élément vient barrer la figure, en absorber les contours.

 

Tous les sujets que j’aborde s’entrecroisent sans cesse ; Une idée inlassablement reprise que je décline et reprends dans différentes séries, créant ainsi des échos à la fois semblables et toujours différents : Une ligne tendue malgré ce qui peut paraître rupture d’une série à l’autre.

Changer de sujets, mettre en œuvre de nouvelles séries, me confronter à de nouvelles questions d’agencement - je n’exclus aucune manière d’agir, tant en prise de vue qu’en production - je travaille sans règle et sans dogme préétablis - chaque projet génère son propre processus. Les choses s’enchaînent, souvent basculent vers des formes non prévues ; j’aime ces situations inconnues

avec ce qu’elles comportent d’improvisation, d’accidentel, et de hasard.

 

 

 

« Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire»

Valère Novarina

 

 

 

Henri Michaux disait son désir de dessiner “ l’écoulement du temps et la conscience d’exister ”.

Au regard de mes différentes séries photographiques de ces dernières années, cette tentative est au centre de mon travail : mettre en scène, capter des situations qui suggèrent une certaine conscience du temps, son mouvement comme son apparente immobilité.  J’ai toujours évité d’inscrire mes photographies dans un temps marqué par un événement ; je préfère les situations intemporelles, quasi-abstraites, soumises à aucun fait précis. Par ailleurs, l’espace dans lequel s’inscrivent ces représentations est souvent un espace sans réelle information, sans profondeur, neutre, qui se situe en dehors d’un temps identifiable. C’est souvent à partir d’un lieu, d’un espace que mes images surgissent. Ces lieux ou ces espaces que je délimite sont souvent le fait de rencontres fortuites. Les personnages viennent et se placent ensuite. Ils peuvent s’insérer naturellement ou être organisés. Pour cela je fais appel à mon entourage. Toutes les représentations humaines que j’ai réalisées jusqu’à présent ont tendance à se réduire à une forme ou à une silhouette débarrassées de tout détails superflus. Ce sont des présences dénuées d’identité, des entités probables, des contours flous, en état d’absorption, en passe de devenir des absences. J’ai toujours été intéressé par les notions de passage, de transition. Les fonds souvent uniformes, presque monochromes me permettent d’isoler mes personnages et de mettre en valeur ces notions.

Mes images sont construites entre hasard et maîtrise, en mélangeant les codes et les attitudes sans principe préalablement défini.

 

Je travaille comme un compositeur revenant sans cesse sur le matériau dont il dispose, le transformant, réutilisant certains éléments comme variations jusqu’au moment où une phrase musicale satisfaisante en sorte.

 

Xavier Navatte